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BELGA - Mis en ligne le 29/04/2008
Ca balance chez les Houellebecq! Lucie Ceccaldi, la mère de l'écrivain français Michel Houellebecq, raconte sa vie mouvementée dans un livre à paraître début mai, et règle ses comptes avec son trublion de fils, qu'elle accuse de l'avoir calomniée dans l'un de ses livres. Dans "Les particules élémentaires" (Flammarion), son premier grand succès, en 1998, Houellebecq l'a décrite, sous son vrai nom, comme une sorte de hippie à la dérive, adepte d'une communauté fondée sur la liberté sexuelle.
Mais à 83 ans, la vieille dame se rebiffe dans "L'innocente" (Scali), un récit autobiographique ponctué d'une postface au vitriol. "Avec Michel, on pourra commencer à se reparler le jour où il ira sur la place publique, ses Particules élémentaires à la main, et qu'il dira : Je suis un menteur, je suis un imposteur, j'ai été un parasite (...) Et je demande pardon", écrit-elle.
Ancien médecin anesthésiste, Lucie Ceccaldi a vécu mille aventures, qu'elle appelle des "emmerdements". Car si Houellebecq raffole de la provocation, sa mère est une adepte du franc-parler et du "poing dans la gueule". Née en Algérie, elle a vécu l'engagement communiste dans les années 1950, terminé major de la faculté de médecine d'Alger, et poursuivi son périple jusqu'à l'île de La Réunion, où elle vit toujours, "dans un petit cabanon".
Mais la grande affaire de sa vie, c'est son fils Michel, propulsé écrivain de la désespérance contemporaine, avec qui, dit-elle, "c'est fini, fini, depuis 1992" et une brouille mémorable... à propos de la guerre du Golfe. Un fils qu'elle reconnaît avoir délaissé, et qui sera élevé par sa grand-mère paternelle à qui il a emprunté le nom de Houellebecq. "La grand-mère Houellebecq était du genre prolétaire haineux", résume Lucie Ceccaldi.
Rien n'est simple dans la famille. Jusqu'à la date de naissance du fiston. Sur son site officiel comme dans ses livres, Michel Houellebecq est né en février 1958. Mais d'après sa mère, il est en fait né deux ans plus tôt, le 26 février 1956. "M'accuser d'avoir truqué des actes de naissance alors que c'est lui qui se rajeunit de deux ans, allez savoir pourquoi, petit con coquet en plus", s'insurge-t-elle. Lucie Ceccaldi n'est guère convaincue par le talent de son fils.
"L'air du temps, c'est un petit courant tout à fait éphémère de la non-pensée. C'est peut-être en raison de cette nullité qui est la pensée de maintenant qu'il est en phase avec l'époque", explique-t-elle : "Et puis cette arrogance de se prendre toujours pour l'être supérieur, l'intellectuel, cette façon de dire : je suis le plus intelligent". Loin du psychodrame familial, Michel Houellebecq met la dernière main à l'adaptation au cinéma de son roman "La possibilité d'une île" (Fayard). Et observe jusqu'à présent le silence radio sur le livre de sa mère.
Encore un livre sur l'affaire Kennedy !... et de 1612 pages... j'aime lire... mais là, je doute un peu d'avoir le courage de l'ouvrir... pour le moment...
Actualité littéraire : http://www.rue89.com/culture
Par Bernard Cohen | Ecrivain et traducteur | 20/04/2008 | 01H44
Voilà l'un des livres les plus surprenants des dernières années aux USA. Par sa taille, d'abord. Éléphantesque: 1612 pages composées dans une police dont les banquiers se servent généralement pour rouler les clients à la fin d'un contrat, des notes présentées sur un CD tellement elles sont copieuses, "un million cinq cent trente cinq mille sept cent quatre vingt treize mot", ainsi que le précise fièrement son auteur. Celui-ci est lui-même un être à part, une personnalité américaine à mi-chemin de la pop-star et de la référence intellectuelle: Vincent Bugliosi, le procureur qui a établi la culpabilité de Charles Manson dans le meurtre de Sharon Tate et d'autres, tirant de ce procès retentissant un livre devenu un best-seller outre-Atlantique, Helter Skelter (LaTuerie d'Hollywood, en français). Mais c'est aussi le propos de cet ouvrage mastodontique qui est étonnant. Le célèbre homme de loi livre ici la conclusion de vingt ans d'enquête, et loin d'être sensationnelle, elle est faite pour décevoir tous les esprits affectés par la manie de la conspiration : le président John Fitzgerald Kennedy a été assassiné en 1963, à l'âge de quarante-trois ans, par un "loser solitaire", Lee Harvey Oswald.
Une centaine de théories
La mort de JFK a été, et demeure, un évènement tellement traumatisant dans la conscience universelle que cette démonstration ressemble à une longue - très longue - douche froide. Sans adhérer à aucune des multiples "théories de la conspiration" -- Bugliosi en recense une bonne centaine, et liste deux cent quatorze personnes qui selon elles auraient trempé dans le magnicide, ainsi que...quatre vingt deux présumés assassins autres qu'Oswald! --, je suis personnellement toujours resté perplexe devant la proximité temporelle de trois meurtres retentissants de l'histoire américaines, ceux de JFK, du révérend Martin Luther King et du frère du président, Robert Kennedy.
Certes, l'exemplaire enquête menée par Norman Mailer dans les années 90 pour mieux comprendre les raisons de la tentative d'Oswald de renoncer à la citoyenneté américaine et de vivre en URSS (et présentée dans son magistral Oswald : un mystère américain en 1995 ) se démarquait déjà de toutes les élucubrations conspirationnistes, alors qu'à la même époque le réalisateur Oliver Stone embrassait au contraire la théorie du complot du complexe militaro-industriel avec le film JFK. Mais l'acte d'Oswald, et sa mort spectaculaire quelques heures après son arrestation - le tout premier meurtre télévisé quasiment en direct dans l'histoire de l'information--, paraissaient trop énormes pour ne pas "cacher quelque chose".
Une précision à donner le tournis
Pour montrer que la réalité la plus bizarre ne dissimule rien de plus qu'une succession de coïncidences, de tendances psychologiques liées à la structure d'une personnalité, d'impulsions irrationnelles et de ces répétitions obstinées des mêmes erreurs que l'on appelle "le destin personnel", Bugliosi nous offre une reconstitution de la trajectoire d'Oswald, de sa femme russe Marina, et du meurtrier d'Oswald, Jack Ruby, dont la précision est à donner le tournis. En fait, après un mouvement de recul devant la taille et le poids du bouquin, on se laisse prendre dans cette histoire que l'on croyait connaître par coeur et dont on découvre de nouveaux détails.
Le procureur-écrivain applique la même précision chirurgicale à la description des lésions infligées au crâne de Kennedy par les deux balles de l'assassin qu'aux frasques sexuelles de la jeune Marina à Minsk ou à la vie quotidienne de Ruby, issu d'un famille nombreuse juive émigrée de Pologne devenu tenancier de deux clubs de striptease à Dallas, toujours paternel avec ses « girls » -- et une seule fois follement amoureux de l'une d'elles, Tawny Angel - et basculant dans un désespoir révolté après la mort brutale de JFK. Les jours précédant le fatidique 22 novembre 1963 sont passés sous un microscope historique à effet tunnel. On "voit" ainsi Oswald et Marina affalés sur un canapé le samedi avant la tragédie, se partageant une banane et regardant vaguement deux films à la télé, Suddenly et We Were Strangers, dont le point commun est d'avoir pour thème...un assassinat politique. Un strict adepte de la théorie du complot pourrait y voir la preuve que Lyndon B. Johnson, souvent accusé d'avoir commandité le meurtre afin de devenir président, avait demandé aux responsables de la programmation télévisée de veiller à mettre ainsi en condition psychologique favorable le futur meurtrier...
La mécanique de la paranoïa
Ce que démontre également Bugliosi, c'est l'emprise durable de la logique paranoïaque sur les opinions publiques des grandes démocraties, à commencer par l'américaine. Quand il analyse comment une rencontre totalement fortuite entre deux individus peut devenir la base d'une énième "théorie du complot" -- "la culpabilité par association considérée comme l'un des beaux-arts", dénomme-t-il joliment ce raisonnement biaisé --, on ne peut que penser à Barack Obama soudain exposé à des attaques féroces parce qu'il avait fait la connaissance d'un ancien gauchiste radical des années 60, soupçonné d'activités illégales menées quand le candidat à la présidence avait...huit ans.
Et puis, il y a bien sûr la fameuse tautologie d'Hillary Clinton à propos de « the vast right-wing conspiracy that has been conspiring against my husband » (la vaste conspiration de droite qui a conspiré contre mon mari) au moment de l'affaire Lewinsky. « Chercher le complot sert le plus souvent à nier la réalité », constate froidement Bugliosi, et dans le cas de JFK la réalité s'est affublée d'une série de masques susceptibles de dérouter les esprits les plus rationnels : dans un Dallas profondément réactionnaire et politiquement hostile au jeune président, c'est à un révolté fasciné par la révolution cubaine - mais aussi très conservateur dans son comportement quotidien, ainsi que le montre bien Bugliosi - qu'il est revenu de passer à l'acte ; et si Jack Ruby, "kennedyste" et anti-raciste convaincu, n'avait pas aussi entretenu des relations amicales avec de nombreux policiers et inspecteurs de la ville, il n'aurait sans doute jamais été en mesure d'approcher Oswald d'aussi près et, en s'arrogeant la responsabilité de faire prévaloir la justice, il n'aurait pu priver le pays de la catharsis qu'un procès en règle de Lee Harvey Oswald lui aurait procurée...
S'appuyant sur une synthèse gigantesque de publications, sur son enquête personnelle et sur une relecture pointilleuse du pesant rapport de la commission Warren, qui allait travailler pendant neuf mois avant de conclure qu'Oswald était bien l'assassin de JFK et qu'il avait "probablement" agi seul, l'auteur apporte aussi un éclairage exceptionnel à toute l'affaire grâce à sa longue expérience du système judiciaire américain. C'est très notable lorsqu'il se penche sur le procès de Jack Ruby, qui pour ma part m'avait toujours intrigué : pourquoi un jury populaire s'était-il empressé de condamner à mort un homme qui avait voulu venger le pays tout entier et qui était à l'évidence mû par des motifs passionnels, dans un État où abattre sa femme surprise avec un amant était considéré comme un délit presque mineur ? Avec un humour caustique, Bugliosi fouille les paradoxes de la loi texane et montre comment l'avocat-vedette choisi par Ruby, Melvin Belli - prononcer Bellaille -- , s'était mis à dos l'opinion publique de Dallas en taxant par exemple les Texans de "ploucs qui ne savent même pas à quoi sert un bidet". Là encore, l'anecdotique et le marginal s'unissent pour modeler et transformer le cours des événements. C'est d'abord cela, l'histoire.
C’est un observateur tendre et joyeux de la société qui arrive sous la Coupole : Jean-Loup Dabadie y fait entrer la chanson et le cinéma.
L’élection de Jean-Loup Dabadie, scénariste et parolier populaire, donne un peu d’air frais à l’Académie française, qui peinait à se renouveler avec trois « élections blanches », aucun candidat n’étant élu, au cours des six derniers mois.
Celui qui avait obtenu, en 1983, le Grand prix du cinéma de l’Académie « pour l’ensemble de son œuvre », avait été candidat une première fois sous la Coupole en 1989. Il avait alors recueilli 13 voix.
Hier, il a été élu au premier tour de srcutin, avec 14 voix, contre deux à l’essayiste Jean-Pierre Lassalle, sur un total de 25 votants.
Les académiciens, qui avaient fermé les portes à Charles Trenet en 1983, ont, cette fois, offert une élection sans bavure à Dabadie et à ses chansons.
De « César et Rosalie » à « Ma préférence »
Jean-Loup Dabadie, c’est un observateur tendre et joyeux de la société . Cet a rtiste populaire aux multiples talents a écrit en plus de 40 ans quelques - uns des films et des chansons les plus profondément ancrés dans la mémoire des Français.
« César et Rosalie » , « Tous les bateaux, tous les oiseaux » , c ’ est lui ! « Les choses de la vie » , « Ma préférence » , « On ira tous au paradis » , c ’ est encore lui ! « Auteur musicien » pour le chanteur Julien Clerc, l ’ un de ses interprètes préférés, romancier du cinéma, il pratique l ’ écriture cousu-main, le rire à la demande, sans rien céder sur la qualité.
Un fou du travail
Jean-Loup Dabadie, dont le père fut aussi parolier, a publié son premier roman, « Les yeux secs » , à 19 ans. Il a début é dans le journalisme et collabor é à la revue « Tel quel » au côté de Philippe Sollers. Le succès est venu avec ses premiers sketches pour Guy Bedos et ses tubes pour Serge Reggiani ( « Le petit garçon » ) ou Michel Polnareff ( « Ring à ding » ).
Depuis, ce fou de travail aux allures de dilettante n ’ a guère cessé d ’ écrire. Chansons, scénarios ou pièces de théâtre. Au cinéma, son nom est associé aux films estampillés « qualité française » des années 1960 à 1990. Il a pris sa plume pour Claude Sautet, François Truffaut ( « Une belle fille comme moi » ), Jean-Paul Rappeneau ou Philippe de Broca .
Après René Clair
Son univers tendre et joyeux, semé de gags, un brin nostalgique, est dans la lignée de ceux des grands scénaristes dialoguistes du cinéma français. « Le métier de scénariste doit se faire dans une ombre infinie » , aime dire ce discret qui cisèle ses répliques . Avec Jean-Loup Dabadie, l’Académie renoue, enfin, avec le cinéma, qui n’était pas représenté sous la Coupole depuis la mort de René Clair, en 1981.
AP | 10.04.2008 | 21:14
Le poète martiniquais Aimé Césaire, âgé de 94 ans, a été hospitalisé à Fort-de-France pour des examens médicaux, a annoncé jeudi le maire de la ville Serge Letchimy.
Aimé Césaire a été admis à l'hôpital mercredi, a indiqué M. Letchimy dans un communiqué, sous fournir plus de précisions.
Ancien maire de Fort-de-France, chantre de la négritude et figure tutélaire de la politique martiniquaise, Aimé Césaire a été député de Martinique pendant près de 50 ans.
Nicolas Sarkozy a fait rebaptiser l'aéroport de Fort-de-France/Le Lamentin aéroport Martinique/Aimé Césaire, alors que le poète a soutenu Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle 2007. AP
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site a visiter :
Le poète de l'universelle fraternité : http://www.cesaire.org/index.htm
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/cesaire.html
revue de presse : cabinet de lecture, http://www.rue89.com/culture
Dès ses débuts, Rue89 vous parlait du "Collaborateur de Bethléem", premier polar d’un ancien journaliste britannique en poste à Jérusalem. Un an après, Matt Rees resserre son angle: "Une tombe à Gaza" s’attaque à la corruption des services de sécurité palestiniens. Ultra-réaliste, hyper-subjectif: du polar qui démine. Rencontre.
Raconter la réalité palestinienne de l’intérieur: Matt Rees a trouvé sa mission. Pour le meilleur et pour le pire. Surtout pour le pire: Rees écrit du polar. Et amène le roman sur le territoire d’un conflit qu’il ne visite que très rarement. Ici, le polar est, dans tous les sens du terme, l’écriture de la catastrophe.
Du journalisme au roman
Matt Rees, la quarantaine. Gallois voyageur. Journaliste aux Etats-Unis (Wall Street Journal, Forbes), puis à Jérusalem à partir de 1996 (The Scotsman), puis au Time Magazine dont il sera le chef du bureau dans la capitale.
En 2005, Rees choisit d’écrire le réel à travers une autre écriture. Il devient romancier. Persuadé que "le journalisme est une formule de la réalité, pas la vraie réalité", il va mettre en fiction la société palestinienne. Mettre en fiction les frictions. Dans les polars de Matt Rees, hormis quelques soldats gardant les check-points, il n’y a pas d’Israéliens. Non que la politique israélienne soit occultée, encore moins excusée: elle est un background. Et libère un réalisme très subjectif, à même de pointer les dissensions qui minent les civils palestiniens.
"Le Collaborateur de Bethléem", où on apprenait qu'"un bon policier, ça n’existe pas en Palestine", avait pour thème la coexistence des chrétiens et des musulmans sur les territoires. "Une tombe à Gaza", où "il est facile d’accuser quelqu’un d’espionnage -et même de le prouver", est une vision laïque de la guerre des services de sécurités palestiniens. Un roman d’espionnage et de mort, dans une des contrées les plus densément peuplées au monde (360 km², pour 1,5 millions d’habitants). Gaza: une tragédie pour la planète, un diamant pour un auteur de polar.
Du vrai polar en armes
Omar Youssef, cinquante-six ans, et presque autant d'années de présence sur le sol de Bethléem, professeur dans une école des Nations unies à Bethléem. Le personnage type du polar moderne: ni journaliste ni flic ni détective, c’est le citoyen actif, enquêteur malgré lui, sempiternellement pris dans des histoires à tiroirs.
Poursuivant sa tournée d’inspection des écoles onusiennes, il fait étape à l’université gazaouie d’Al-Azhar. Où un confrère vient d’être arrêté, pour avoir soumis à ses étudiants un sujet d’examen dénonçant la vente de diplômes aux policiers en civil et la corruption des services de sécurité palestiniens.
Rees reprend ici le canevas du roman précédent: après une exposition précise du contexte, les faits démarrent illico. Des têtes tombent, des hommes sont kidnappés (dont le Suédois Wallander, supérieur de Youssef), les balles fusent (y compris sur notre professeur), une voiture siglée ONU explose.
Nous serons ensuite à la frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte. Où les souterrains convoient des armes, parfois trop grosses pour y transvaser. Ici, la guerre des gangs est une guerre entre les douze services de sécurité palestiniens, guerre dans laquelle s’invitent quelques milices. Le tout à l’aube de la réunion du Conseil révolutionnaire, où la CIA supporte un général contre un autre.
Comme son prédécesseur, "Une tombe à Gaza" se déroule sur fond de tirs incessants, de chantage et de kidnappings. Mais, où "Le Collaborateur de Bethléem" était objectif, ce nouveau roman est nettement plus subjectif, et corrosif envers la police palestinienne. Ici, le pouvoir est désincarné (Arafat et Abbas jamais nommés), polices et milices gouvernent. Mais si les civils sont les victimes cette guerre des services, Rees met en évidence les responsabilités dont ils doivent se ressaisir afin de retrouver voix au chapitres.
Certes, les polars de l’ancien journaliste laissent -comme beaucoup de romans de journalistes- trop de place aux descriptions et aux dialogues: les volumes à venir gagneront à être travaillés par une plume littérairement plus obsédée par le Mal. Mais il convient de recommander ces purs polars procéduraux en terrain de guerre. Rees, c’est du vrai polar: la place des hommes y est équivalente à leur poids en armes.
L’écriture de la catastrophe
Après Bethléem et la bande de Gaza, Omar Youssef ira faire un tour à Naplouse : "Naplouse noire" paraîtra l’an prochain. De retour du festival Quais du Polar où il a été très sollicité, Matt Ree s'immergera dans l’écriture du volume suivant. Où il emmènera son homme à New-York, sur fond de Palestiniens poursuivis par le FBI à Brooklyn. Ensuite, ce sera Beyrouth, puis Damas. Pour peindre la réalité palestinienne, le Gallois tient à élargir le prisme: la Palestine, le monde arabe, et le monde.
Pour goûter la crédibilité d’une fiction, rien de mieux que de la compléter par la lecture d’un document, d’un reportage. Par exemple, "Jérusalem", de l’actuelle responsable Eco-Terre à Libération, Alexandra Schwartzbrod. Celle qui fût envoyée dans la région entre 2000 et 2002, avait signé son entrée dans le paysage du polar avec un roman osé sur la question ("Balagan", disponible en format poche). Court récit à la première personne, façon caméléon, "Jérusalem" retrace ses séjours sur place. Entre la ville sainte, la Moukataa et Gaza; entre les désastreux accords de Camp David et la construction du mur. Jérusalem, "mausolée de l’inexpiable" qui "donne vite aux êtres qui la peuplent cette sensation aiguë d’être le nombril du monde. C’est là le drame". Un écho bien salutaire aux polars décentralisés de Rees.
► Une tombe à Gaza de Matt Rees - trad. Guillaume Marlière - Albin Michel - 383p. - 19,90€
► Jérusalem d’Alexandra Schwartzbrod - Tertium Editions - 128 p. - 12€.
Je viens de recevoir le catalogue du Diable Vauvert... quelques titres qui me tentent...
http://www.audiable.com/nous/?fa=flash
Femmes de réconfort
Esclaves sexuelles de l'armée japonaise
Jung Kyung-a
Pendant l’occupation de la Corée par le Japon lors de la seconde guerre mondiale, près de 200 000 Coréennes ont été kidnappées, déportées, violées, battues, tuées, abandonnées par l’armée japonaise. Peu en ont réchappé, et les survivantes sont restées blessées, physiquement et psychologiquement. Aujourd’hui, les femmes coréennes demandent au Japon reconnaissance de ce crime d’état et manifestent encore chaque semaine devant l’ambassade japonaise à Séoul.
Jung Kyung-a, jeune auteure coréenne, raconte avec ce livre l’histoire vraie de ces « femmes de réconfort », envoyées dans les camps de l’armée japonaise pour y servir d’esclaves sexuelles. Les ouvrages abordant ce sujet douloureux de l’histoire commune du Japon et de la Corée restaient jusqu’ici des travaux académiques et universitaires s’adressant surtout aux chercheurs.Femmes de réconfort relate les destins poignants d’un médecin japonais chargé de la santé des détenues, d’une fille de colon hollandais et d’une jeune Coréenne, ces deux dernières étant toujours vivantes aujourd’hui. Tout en restant précis et documenté, ce récit expose désormais, par le biais de la bande dessinée, la réalité de ce drame au grand public.
Pour en savoir plus sur le sujet : http://fr.wikipedia.org/wiki/Femmes_de_r%C3%A9confort
Le sommeil de la raison
Juan Miguel Aguilera
Dans l'Espagne de 1500, on appelle « marranes » les juifs baptisés et leur descendance. Beaucoup d'entre eux continuent à pratiquer en secret les rites hébraïques, mêmes s'ils feignent de professer publiquement la foi chrétienne.
Luis Vives, le plus célèbre humaniste valencien, ami d'Erasme et de Thomas Moore, est l'un de ces marranes. Professeur à l'université, il peine à rédiger un « Traité de l'âme » et expérimente le haschich pour favoriser ses recherches.
Céleste est une jeune sorcière qui, sur ordre de ses supérieurs, cherche à contacter un mystérieux alchimiste et à percer les secrets d'une secte apocalyptique.
Ces deux personnages fondamentalement opposés vont être réunis par une quête épique où politique, mystique et magie se mêlent pour former un passionnant récit d'aventure...
Après son dernier roman de science-fiction, Mondes et Démons, Aguilera retourne à son genre de prédilection initié avec La Folie de Dieu et Rilha : le roman historico- fantastique.
Recettes intimes de grands chefs![]()
Irvine Welsh
Danny l’hédoniste, et Brian le ringard sont tous deux inspecteurs de l’hygiène à la mairie d’Edimbourg. Tout les oppose : l’un est beau gosse, bon vivant, a une fiancée sublime et des amis pleins d’humour. L’autre est timide, sobre, puceau, aime les jeux vidéo et les trains électriques.
Ils ont cependant deux points communs : leur travail parmi les chefs cuisiniers et leurs secrets, et l’absence d’un père.
L’Edimbourg de Welsh nous plonge ainsi au milieu d’une galerie de portraits aussi amers que touchants, piliers de bar pleins de sagesse, chefs cuistots mutilés, fans de Star Trek, randonneurs pervers, tous empêtrés dans leurs drames personnels mais liés les uns aux autres par leurs faiblesses et leurs doutes. Une histoire d’identité, de liens humains mis en lumière dans leur perversité et leur drôlerie.
Couverture dangereuse
Philip Le Roy
Une curieuse machination s'est visiblement mise en place autour de Red Coleman, farmer américain en voyage en France. D'abord cette pulpeuse créature venue l'accueillir à l'aéroport, qui prétend être Susan, sa femme, et qu'il n'a jamais vue. Ensuite, l'attentat au fusil-mitrailleur, auquel il échappe par miracle. Et enfin le changement de nom sur son passeport.
Depuis qu'il a atterri à Nice, il est traqué. On en veut à sa vie, à sa raison, et il ne comprend pas pourquoi.
Qu’a bien pu faire Red Coleman pour aimanter le plomb à ce point ?
Comment devenir un Dieu vivant
Julien Blanc-Gras
« La fin du monde, je ne suis ni pour, ni contre.
Je ne m’en réjouis pas, bien sûr. Je ne la déplore pas non plus, ça ne sert à rien. L’époque est vécue comme apocalyptique. Donc, elle l’est.
Voilà comment je voyais les choses à ce moment-là. En tout cas, il ne me venait pas à l’idée de pouvoir sauver l’humanité, ou alors seulement quand j’étais vraiment ivre.
Ce livre est une comédie apocalyptique. Il raconte l’histoire de William Andy, un loser ordinaire devenu prophète médiatique en proposant des solutions pour aborder la fin du monde sans se faire mal.
Une satire enjouée, mais au vitriol, d’une époque qui transforme l’homo sapiens en abstraction médiatique, le citoyen en consommateur consentant et la Terre en champ de ruines.
Entre autres morceaux de bravoure, on retiendra la parabole du morse qui illustre l’ouvrage, et notre condition…
«Au bout de la pente se trouve une falaise. Notre ami le morse s’écrase en bas comme un vieux flan, suivi par tous ses camarades qui n’ont rien de mieux à foutre que de rouler vers un précipice. Après quelques heures, on se retrouve donc avec un bon tas de morses mortellement blessés, poussant des cris terrifiants, et incapables de remuer leurs quintaux de patapoufs. C’est désespérant. Car le morse, par son allure débonnaire, a réussi à attirer notre sympathie. Mais enfin pourquoi ? Les scientifiques ne se l’expliquent pas. Le morse est-il mu par un instinct de sacrifice utile à la globalité de l’espèce (comme le lemming) ou bien est-il particulièrement con (comme la poule) ? Mystère.
Tout ça pour dire qu’on est des sacrés morses.
Nous savons que nous courons vers le précipice et nous courons quand même. »
Comment aller bien dans un monde qui va mal ?La réponse est dans ce livre !
Actualité littéraire : http://passouline.blog.lemonde.fr/
En découvrant le pavé en haut de la pile, on se dit Tiens ! c’est bien la première fois que je reçois un dictionnaire dédicacé, et puis non, la dédicace invite justement à penser le contraire : “Les Disparus du Littré ne sont ni un roman, ni un dictionnaire. C’est une petite collection de mots désusités, pour les amoureux de la langue et contre les régenteurs qui croient que tout ce qui n’est pas dans leur dictionnaire n’existe pas…”. Voilà un auteur qui sait s’annoncer même si la manière paraît un peu… désusitée. Le mot fait partie, on s’en doute, de ceux qu’on n’emploie plus. On le trouve plus sûrement dans le Louis XIV de Voltaire que dans le dernier livre de Katherine Pancol. Tout comme ”régenteur”, il a sa définition dans Les Disparus du Littré (1310 pages, 45 euros, Fayard) d’Héloïse Neefs.
25 000 mots ont disparu de la grande oeuvre d’Emile Littré publiée en quatre volumes et un supplément chez Hachette il y a un siècle et demi : vocabulaire scientifique (notamment en botanique, entomologie, minéralogie, chrirurgie et zoologie), néologismes… Alain Rey signe une belle préface
sur la mort des mots et, partant, celle des langues. Oubliés, disparus, perdus, égarés qu’importe, ils sont incompris désormais. Libre à nous de les ressusciter et de les imposer à nouveau. Sinon pour le sens qu’il faudra restaurer, au moins pour leur musique et leur parfum. C’est le privilège du poète et de l’écrivain, encore faudrait-il qu’ils en usent. L’usage ? Ah, l’usage… Ne vous y fiez pas trop. Un flic débonnaire et un tyran démocrate. Il met les mots hors d’usage, les reléguant au cimetière de ce qu’Alain Rey appelle “la décadence lexicale” alors qu’il suffit de se replonger un instant dans les textes anciens pour les juger en pleine forme. On sait quand un mot apparaît, c’est même signalé dans les définitions; en revanche, on ignore le plus souvent quand il disparaît car de cela, on ne fait guère mention. Comme si au fond on n’en était pas fier. Impossible de reconnaître ces assassinats sans se confronter à ce paradoxe : ces mots disparus sont issus de textes d’auteurs qu’on lit toujours, de Rabelais à Chateaubraind en passant par Fénelon et Bossuet.
Héloïse Neefs a bien raison de s’agacer lorsque chaque année, à la publication de la nouvelle édition des dictionnaires, la presse dresse rituellement l’inventaire des mots nouveaux mais jamais celui des abandonnés. Elle nous invite à considérer tout dictionnaire avec circonspection, non comme comme “le” dictionnaire mais comme “un ” dictionnaire quel que soit son éditeur. Elle s’insurge à juste titre contre l’air du temps qui veut que hors du dico, point de salut pour les mots ! La vie, et encore moins la littérature, ne se conçoivent comme des parties de scrabble. Et puis quoi, ce n’est parce qu’un mot ne sert plus provisoirement qu’il faut l’achever à terre. On ne trouvera pas dans ce livre que des mots désignant des métiers, des techniques et des objets qui ont eux-mêmes disparu. Des exemples ? “Attédier” (importuner), “Beurrette” (dans la Limagne, aliment préparé avec la crème), “calomniographe” (celui qui écrit des calomnies), “cénobiarque” (supérieur d’un monastère de cénobites), “cohibant” (qui isole), “déauration” (action de dorer), “grimauderie” (radotage), “musulmanisme “(islam), “nubileux” (couvert de nuages), “oppignorer” (engager au sens de mettre en gage), “pindariser” (parler ou écrire d’une manière recherchée), “seringuer” (injecter une plaie pour la nettoyer), “supernel” (qui vient du ciel)…
On feuillette ce gros livre et l’on se prend à crier Vive les archaïsmes ! ainsi que nos modernes dictionnaires qualifient les mots en sursis lorsqu’ils leur font encore la grâce de leur accorder trois lignes. Ces Disparus du Littré, qui m’emplissent bizarrement de nostalgie pour les Disparus de Saint-Agil,nous invitent à la résistance. Tout sauf la résignation. Surtout ne pas faire son deuil de ces mots que Raymond Queneau disait “décédets”. Il ne tient qu’à nous de les rendre à leur gloire. Au-delà de l’anecdote (les “acadabrantesque” et autres liés à l’air du temps), seuls comptent le ressenti et la chair des mots. Même si l’inactuel n’est pas pour autant l’immortel. . Il n’est que de relire au hasard Les Plaideurs ou les Caractères : “occire”, gent”, heur”… Tant pis si la majorité ne comprend rien aux descriptions de blasons (sestre, gueule…), et si l’on passe pour précieux chaque fois que l’on use de “peccamineux”. Il ne tient qu’à nous de requalifier les mots disqualifiés. Ils ne sont pas dans les limbes, puisqu’elles n’existent plus a-t-on récemment appris, mais au purgatoire en attendant des jours meilleurs. Sus donc à Cinoc, le “tueur de mots” inventé par Georges Perec dans La Vie, mode d’emploi. Cela dit, si l’on prend ce non-dico au mot, c’est toute une conception du dictionnaire qui doit être révisée.
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Les romans de paix sont souvent des romans sur la guerre. Par exemple, "Beaufort", du jeune Israélien Ron Leshem. Dont l’adaptation cinématographique sort en salles mercredi prochain, un an après avoir été primée à Berlin, un mois après avoir été nominée aux Oscars. Il a fallu un Salon du Livre à Paris pour que le public ait accès à ce roman magistral. Roman de paix, et roman de classe sociale. Rencontre, dans le cadre du récent Salon.
"Beaufort", c’est une histoire vraie. C’est même, tout d’abord, un lieu. Une citadelle construite par les croisés il y a des siècles, juchée à sept cents mètres d’altitude au Sud-Liban. De 1982 à 2000, durant "la sale guerre" au Liban, ce fut une enclave israélienne. "Beaufort " est le premier roman d‘un jeune Israélien de 32 ans. Une fiction remise en perspective par une série d’événements réels: le festival du film de Berlin 2007, le retour de Tsahal au Liban en 2006, le Salon du Livre de Paris 2008.
Une fiction vraie
Ron Leshem a été journaliste au "Yediot Aharonot", et dirige aujourd’hui les programmes de la deuxième chaîne israélienne (qui n’est jamais que l’équivalent de notre TF1). C’est en réalisant un reportage dans la bande de Gaza que, alors ignorant de ce qui s’était réellement produit au Liban, il rencontre un officier de 21 ans, vétéran de la guerre au Liban. Explications du romancier:
"Ce que me racontait ce soldat était tellement émouvant qu’à la fin de sa période de service, je suis allé l’attendre à la sortie de sa base militaire. Je lui ai proposé de l’interviewer, pendant une semaine, à l’abri dans un hôtel. Pour qu’il me raconte toute son histoire."
Ainsi naquit le lieutenant Erez (de son vrai nom Liraz, mais c'est "un nom de gonzesse") Liberti, 22 ans, originaire d'une cité d'Afoula, chef d’un commando d’une quinzaine de recrues de 20 ans. Résultat: Leshem trousse un roman énergique, écrit à la première personne, entièrement narré au présent, profondément ancré dans un réel crasseux auquel il donne une titanesque dimension humaine. "Beaufort", c’est un tableau inédit de Tsahal, dans la dernière période (1999-2000) de la sale guerre au Liban. On y suivra de l’intérieur l’histoire d’un bataillon coincé dans une citadelle surplombant les montagnes. Sa mission: surveiller et punir les hommes du Hezbollah.
Le lecteur suit un bataillon enfermé dans une unité de lieu. On suit de l'intérieur les tourments, les tracas, les peurs et les stratégies du bataillon. Les turpitudes sexuelles de chacun des soldats, les relations avec le filles. Ou avec la famille. Ces soldats, des enfant de 20 ans, qui doivent, aussi, apprendre à vivre ensemble. Vivre, quand une journée se résume à la peur, l'angoisse, la promiscuité, la saleté, la puanteur, l'excitation, l'abattement, la tension, la haine, l’amitié fusionnelle, le sadisme, la peur et la claustrophobie de la vie de garnison. Avec la mort, la menace Hezbollah, et une guerre qu’ils n’ont pas souhaitée.
Alors, pour s’échapper, on joue à "il ne pourra plus…", jeu où il s’agit d’énumérer au plus vite ce que ne pourra plus faire un camarade qui vient de mourir. Un jeu qui "peut durer des heures et ça peut venir n’importe où, n’importe quand. Sur le terrain de foot par exemple, en plein coup franc. Ou alors au petit matin, comme ça, soudain, tu réveilles tout le monde, trente secondes après que tous ont décidé d’aller se pieuter. Ou, à la maison, tu niques ta gonzesse, tu penses à tout sauf à nous, et là, boum, au moment le moins indiqué pour jouer à ce jeu, le téléphone sonne: voilà toute la bande à l’autre bout du fil. On te lance: 'Yonatan ne pourra plus…', et toi, tu dois, comme nous, compléter la phrase."
Dès la première ligne de "Beaufort", en effet, Yonatan est mort. Parfait roman "anti-guerre", le livre de Leshem est une plongée dans le vocable et la culture de l’armée. Tsahal, armée ultra-secrète comme toutes les armées de la Terre, vit en vase clos. (Voir la vidéo)
Une fiction individuelle et collective
Roman sur l’homme, sur les hommes, "Beaufort" est aussi un roman sur la langue. Leshem restituant ici, dans toute sa quotidienneté, sa simplicité vulgaire et concrète, l’argot troufion de notre bataillon. Quelques exemples: un zob "terroriste", c’est un zob en érection permanente; un "houmous", c’est un soldat stupide, et un "Arabe", c’en est un qui l’est encore plus; un "sioniste", c’est un crâneur; un "journaliste", c’est un ashkénaze bidonneur. Un langage qui vaut pour Tsahal, mais aussi pour les autres armées du monde. Un argot bidasse au passage fort habilement restitué en Français par le traducteur Jean-Luc Allouche.
Le roman de Leshem est, en fait, le journal intime de propre son narrateur, l’officier Liraz Liberti, séfarade prolo et fort en gueule. Au-delà du langage et de la tension, on découvre avec lui la littérarité qu’il est possible de donner à cette sale guerre faire par des –parfois sales- gosses. Le Hezbollah, avec ses roquettes et ses tireurs embusqués, n’est pas le seul ennemi de notre garnison. Les ennemis, pour le bataillon, ce sont aussi: les ashkénazes, les "jobniks" et les "les planqués de Tel-Aviv, en train d’ouvrir les jambes d’une salope, debout dans les chiottes de je ne sais quel club". Ce sont également les pacifistes de la société israélienne. Pour qui donc, ils font une guerre qu’ils n’ont pas voulue.
A l’intérieur de Beaufort comme à l’extérieur, c’est de la société israélienne qu’il s’agit ici. C’est en cela que "Beaufort", ancré dans un contexte militaire, actuel, et individuel, prend une mesure beaucoup plus collective, sociale et revendicative (ne surtout pas voir dans ce roman une ode à Tsahal). "Beaufort", c’est, surtout, un roman de classe. Classe sociale. Ce faisant, il devient un "roman anti-guerre", à l’instar de nombreuses œuvres ayant les conflits modernes (Vietnam, Algérie, etc) pour background.
Entre argot, ambiance, odeurs, déconnades ("Qu'est-ce que je fous dans cette forteresse de croisés? Dis-moi, je fais de la figuration dans la Bible? Ça fait mille ans que des gens meurent sur cette montagne, il ne serait pas temps de baisser le rideau?") et prophétie ("Nous reviendrons un jour", dit Liberti en quittant le fort après l’ordre d’évacuation, en 2000…), "Beaufort" est le roman de classe et de paix qui sied à toutes les guerres. Un livre-miroir: un an après sa parution, Tsahal revenait au Liban… (Voir la vidéo)
Paru en Israël en 2005, il a reçu le prix Sapir (le Goncourt israélien), s’est vendu à 150 000 exemplaires dans un pays où 10 000 exemplaires vendus font de votre livre un best-seller. Le Festival du Film de Berlin ne s’y est pas trompé quand, l’an dernier, il décerna l’Ours d’argent à l’adaptation cinématographique du livre, réalisée par Joseph Cedar (le film fut nominé cette année aux Oscars, catégorie Meilleur film étranger). Adaptation, également intitulée "Beaufort", qui débarque sur les écrans français mercredi 26 mars.
On signalera enfin que Leshem, en sa qualité de directeur des programmes sur la chaîne 2, supervise "Travail d'Arabe", sitcom écrite par l'écrivain Sayed Kashua (seul auteur arabe israélien invité au Salon du Livre), qui fait hurler de rire le pays et pulvérise les chiffres d’audimat.
► Beaufort de Ron Leshem - éd. Le Seuil - 345p., 22€.
Les propos de l’auteur étaient ici traduits par son éditrice aux Editions du Seuil, Anne Freyer.
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Il en était le doyen: il en a été une des stars. Au cours d’un Salon du Livre 2008 assez stressant, il a imposé sa sagesse et l’intelligence de sa clairvoyance. Il est l’écrivain de l’enfance, de la Shoah, de l’identité juive post-Shoah, mais aussi de la sensualité comme vainqueur du chaos. Survivant des camps, il est obsédé par "l’Histoire juive". Il est, avec Oz, Grossman et Yehoshua, l’écrivain israélien le plus traduit. A quatre-vingt-six ans, Aharon Appelfeld prouve sa force de survie à chaque roman. Et à chaque rencontre.
De lui, Philip Roth, son ami, a dit:
"Appelfeld est l’auteur dépaysé d’une littérature elle-même dépaysée et il a fait de cette désorientation un sujet qui n’appartient qu’à lui."
Sur lui, Primo Levi a écrit:
"Parmi nous les survivants, les écrivains, Aharon Appelfeld a su trouver un ton unique, irréversible fait de tendresse et de retenue."
Publié en France depuis seize ans, c’est surtout depuis 2004 qu’il y est reconnu. Cette année-là, on lit "Parlons travail" de Philip Roth, où l’Américain consacre un long chapitre à l’Israélien. Cette année-là aussi, Appelfeld se voit décerné le Prix Médicis Etranger pour "Histoire d’une vie", son autobiographie.
La vie d’Appelfeld, "une enfance prise dans la Shoah". Elle se lit en filigrane de tous ses livres. Né en Roumanie, il a huit ans quand éclate la guerre. Sa famille est enfermée dans un ghetto. Sa mère est assassinée et il est déporté avec son père dans un camp de Transnistrie. Le jeune garçon s’en évadera, seul, en 1942. S’enfonce dans les forêts: "seul, recueilli par les marginaux, les voleurs et les prostituées. Je n'avais plus de langue", écrira-t-il. Parvenu dans un camp de réfugiés sur la côte de l'Adriatique, il embarque pour la Palestine en 1946. Il apprend une nouvelle langue, l’Hébreu. Diplômé de l'Université hébraïque de Jérusalem, il enseignera la littérature. Avant de devenir écrivain. "Pas un écrivain israélien, mais un Juif qui écrit en Israël", dit-il.
Capturer l’image et en restituer le sens individuel autant qu’historique, c’est l’âme même de son travail. En matière d’Histoire juive des XXe et XXIe siècles, l’Israélien est l’écrivain de référence. Avec objectivité, il traite la question non pas comme une spécificité, mais comme une donnée. Aharon Appelfeld est le genre d’auteur qui donne toute sa crédibilité à la notion d’universalité de la littérature: il est, comme il le dit lui-même, une addition d’assimilations. Comme Oz, le romancier Appelfeld parle non pas de politique, mais d’Histoire.
Appelfeld et la littérature: l’Histoire juive
Dans "Histoire d’une vie", Appelfeld avait évoqué sa rencontre avec Maria, "femme de mauvaise vie" qui l’avait hébergé et nourri en échange de son travail. "La Chambre de Mariana", qui paraissait en France à l’occasion du Salon du Livre, retrace le parcours du jeune Hugo qui, pour échapper aux rafles nazies, est confié à une prostituée, Mariana. Il est planqué dans un minuscule espace jouxtant la chambre de la femme. Ce roman, c’est l’histoire d’un garçon qui découvrira la religion et la survie dans une maison close. Entre passes pour des soldats allemands et découverte de la sensualité. Car il y a aussi de l’amour entre Mariana et Hugo. Qui a tout juste treize ans cette nuit où "leurs corps ne firent plus qu'un". "La Chambre de Mariana" est un livre de formation. Une histoire d’amour sur fond de chaos, avec deux être en fuite. Qui se fondent l’un dans l’autre. La sensualité a sauvé Appelfeld.
Dans votre autobiographie, vous écrivez que, malgré vos nombreux livres sur votre traversée de la guerre et de la Shoah, vous pensez n'avoir "jamais vraiment réellement commencé" à écrire ce qui vous est arrivé à cette période. Quelle étape représente alors "La Chambre de Mariana" dans votre travail?
J’écris sans cesse sur des recoins de ma propre vie. J’ai quatre-vingt-six ans (c’est une longue vie…), ai écrit quarante livres. Chacun porte sur ma vie, certes, mais à partir d’un angle toujours différent. D’une zone bien spécifique de ma vie. Je ne cherche rien sur l’Histoire. Pour moi, écrire un nouveau livre veut dire que j’ai quelque chose de nouveau à dire, une chose que je n’avais pas vue avant. Ce que j’écris, c’est une saga. Une saga sur la solitude. La solitude juive. Une longue, très longue solitude.
Dans "La Chambre de Mariana", il n’y a pas qu’Hugo qui soit seul. Tous les Juifs sont seuls. Durant l’Holocauste, le peuple juif fut seul. On peut tout à fait reprendre le titre de Garcia Marquez, "Cent ans de solitude", au compte du peuple juif. Ce nouveau roman est une étape nouvelle, mais pas supplémentaire, dans ma saga.
Dans "Histoire d’une vie", vous évoquiez Maria. Vous revenez ici sur ce passage de votre histoire…
Oui, mais dans le livre que vous citez, cela ne constituait qu’un chapitre. C’était le début d’une investigation. Ici, c’est un livre. Il y eut une nécessité de le faire maintenant. Vous devez savoir comment j’écris, et comment se constituent mes livres. Quand j’écris, je commence un chapitre. Pour ce qui est de "La Chambre", cette partie de mon enfance. Puis je quitte le chapitre. Je le quitte pour des années, je n’y reviens pas. Je passe à un autre chapitre, une autre période de ma vie et du XXe siècle juif. Ensuite, durant des années, je pense à cette "zone" simplement abordée. J’essaie de la ressentir, de la toucher, de l’approcher. Je travaille en silence (très important, le silence…). De ce silence surgit une image. Grâce à elle, je reviens alors à cette "zone". Cela peut prendre très longtemps. C’est ainsi qu’est née "La Chambre de Mariana", par exemple…
Votre écriture se caractérise par des phrases courtes, dénuée de tout sentimentalisme, misérabilisme, angélisme ou héroïsme. Une écriture qui porte le silence et le trou noir (les camps) auquel vous avez survécu. A la subjectivité, vous préférez l’objectivité. Cela provient-il du fait que, durant la guerre, comme vous l'écrivez dans "Histoire d’une vie", vous n’avez pas du tout parlé?
Je ne suis pas un historien, et pas non plus un artiste. Je ne veux pas faire pleurer avec l’histoire juive. L’objectivité, effectivement, est très importante pour moi. Les écrivains qui m’ont influencé sont Kafka, Proust et Tchekhov. Mais stylistiquement, le livre qui m’a le plus marqué est la Bible. Pas pour l’histoire, mais pour la langue. L’Hébreu de la Bible est fait de phrase courtes. Pas d’adjectifs -les adjectifs sont une intervention. Pas de longues explications, pas de descriptions. Un style qui amène à l’objectivité. C’est autre chose que les longues phrases de Thomas Mann!
Hugo ne pourrait pas écrire "La Chambre de Mariana". Mais, puisqu’il est un peu vous-même, la lirait-il?
Je ne sais pas exactement qui est Hugo. Donc, ne peux dire ce qu’il lirait. Vous savez, un écrivain n’est jamais un seul de ses personnages. Il est tous ses personnages. Je suis Hugo, je suis Mariana, je suis les autres. Au XIXe, il y avait cette croyance, fortement ancrée, qu’un écrivain comprenait tout. Et qu’il pouvait donc écrire sur tout. On sait à présent que c’est faux. Un écrivain ne peut écrire que sur lui-même. Tous les personnages sont l’âme de l’auteur.
On peut dire que vous écrivez des autofictions. Est-ce une manière d’assembler, encore et toujours, ouvrage après ouvrage, l’enfant que vous étiez (survivant des camps) au chaos de l’Histoire dont vous êtes le produit ?
Nous parlons de mémoire, dans cet entretien. Je travaille sans cesse dessus, dans mes livres. La mémoire n’est pas une chose stable. Elle change. Elle voit sans cesse des choses nouvelles sur les mêmes faits, le même siècle, la même période. "La chambre", ce n’est pas l’histoire du monde en 1943-1944, mais l’Histoire de 1943-1944 jusqu’à… aujourd’hui. Ma mémoire, c’est celle des hommes du XXe siècle. Je suis une rémanence de l’Histoire juive…
Appelfeld et le monde actuel: l’Histoire juive, aussi
Vous travaillez beaucoup sur ce que vous appelez dans cette interview "le peuple juif". Quel est votre rapport au sacré, au religieux?
Ce qui m’intéresse n’est pas la vie extérieure (les pays, la géographie…), mais la vie intérieure. Je veux comprendre les éléments sensuels autant que spirituels. Par exemple, dans "La Chambre de Mariana", Hugo vient d’une famille qui n’est pas religieuse. Pour autant, il va découvrir les choses de la croyance dans la chambre d’une prostituée! Mariana, elle, dans son rapport quotidien à la vie, aux soldats avec qui elle doit coucher, va lui montrer sa pratique, personnelle certes mais pratique quand même, de la religion. Hugo va découvrir un certain sens du sacré… Découvrir la religion avec une prostituée, marier sensualité, quotidien et spiritualité, c’est l’essence même de mon travail.
Après la Shoah, après votre naturalisation israélienne, et à l'époque actuelle, quelle est votre relation avec le judaïsme ?
Je suis le produit d’une assimilation de judéités. Mes grands-parents étaient très religieux. Certains de mes oncles étaient communistes, d’autres anarchistes. Quand j’écris sur mes parents, je suis un Européen assimilé, et un Juif assimilé. Lorsque j’écris sur le communisme (et j’ai beaucoup écrit dessus), je suis un communiste. J’écris, en fait, sur tout ce qui a pu arriver aux Juifs durant les cent dernières années.
Vous vivez à Jérusalem, ville de religion et d’histoire. Beaucoup d’autres écrivains israéliens présents au Salon du Livre vivent à Tel-Aviv, ville beaucoup plus en avant. Entre ces deux pôles, quel est votre sentiment sur Israël aujourd’hui, celui de la pluralité mais aussi du mur isolant les Palestiniens?
C’est vrai que les habitants de Jérusalem sont majoritairement croyants, religieux. Mais le pays entier est habité par des Juifs semblables, vous savez. Les mêmes Juifs qui vivaient auparavant en Europe habitent maintenant Jérusalem aussi bien que Tel-Aviv. Les mêmes Juifs qui sont venus de Tunisie, du Maroc ou d’Algérie vivent à Jérusalem et à Tel-Aviv. Israël est un pays qui compte de très nombreuses minorités. Un Juif d’origine marocaine n’a rien à voir avec un Juif qui vient de Londres ou de Berlin. L’écrivain que je suis est touché par cette variété de gens qui peuplent le pays. Partout, dans tous les pays, il y a des gens intelligents et des gens stupides. Ici, on a un territoire, et deux nations qui réclament ce territoire. Je pense, j’espère que l’intelligence l’emportera pour trouver le moyen de vivre ensemble.
Quelles frontières?
Il y aura un, deux, trois, quatre Etats, on verra, mais on doit vivre ensemble. On le doit…
Pourquoi ne parlez-vous pas d’Israël dans vos livres?
Comme je le disais, j’écris des sagas sur la solitude juive. Israël, c’est une toute petite part de l’Histoire juive. Laquelle est une très longue histoire. Mon travail consiste à chercher l’essence de la judéité, de l’être juif. Certes, il y a l’Intifada. C’est important, l’Intifada, très important. Mais, en toute objectivité temporelle, dans l’Histoire juive, c’est aussi une petite partie de l’Histoire juive. J’écrirai sur l’Intifada et sur Israël… dans deux cents ans. J’aurai 286 ans, et j’écrirai sur l’Intifada dans l’Histoire.
Quel est votre bilan du Salon du Livre?
Tout le monde croit que chaque Israélien a un tank, et que tous les matins il monte dedans! C’est l’image qui domine. Ce Salon a contribué a modifier cette image. C’est ce que fait, d’ailleurs, notre culture, qui commence à être reconnue à l’étranger. Le cinéma, le roman aussi. Israël a beaucoup d’aspects différents et il est important de les montrer à travers notre culture. Nous avons aussi beaucoup de théâtre, beaucoup de peintres, d’artistes. Un pays qui a tant d’aspect culturels est probablement un pays humaniste…
Dernier ouvrage paru: "La Chambre de Mariana" – trad. Valérie Zenatti – L’Olivier – 320p. – 20€.
Prochainement, le Cabinet de lecture vous proposera des sujets autour d’Alona Kimhi, d’Etgar Keret, de Boris Zaidman, ou encore de Ron Leshem (l’adaptation cinématographique de son si beau "Beaufort" sortant sur les écrans français ce mercredi, après avoir été primé à Berlin en 2007, et nominé aux Oscars 2008).
| Hugo Claus, la colère d'un Belge |
http://www.lemonde.fr/web/sequence/0,2-3208,1-0,0.html
Le plus célèbre des écrivains flamands, plusieurs fois cité comme lauréat possible du prix Nobel, s'est éteint, mercredi 19 mars, à Anvers, à l'âge de 78 ans.
Connu pour son sens de la provocation, il s'était récemment engagé contre le séparatisme flamand. Le 21 mars 2003, alors que le Salon du livre de Paris mettait à l'honneur la littérature flamande et néerlandaise, "Le Monde des livres" avait publié le portrait de cet auteur iconoclaste.
Les principaux ouvrages d'Hugo Claus
Hugo Claus publie sa première œuvre à 19 ans, Enregistrer, et sa première pièce à 21 ans. Il acquiert une réputation mondiale avec la traduction en français, en anglais et en japonais de son roman Le Metsier, écrit en 1950. Son plus grand succès, le roman Le Chagrin des Belges (1983), est une histoire sans pitié de la sombre période collaborationniste des Flamands pendant la seconde guerre mondiale, en même temps qu'une chronique du provincialisme et de la médiocrité qu'il perçoit dans la société dont il est issu. Parmi ses œuvres traduites en francais, figurent La Chasse aux canards (1953), L'Etonnement (1977), Hontes (1988), Belladonna (1994), Le Dernier Lit (2003). Maniant une langue drue et réaliste, cet écrivain peuplait ses textes de personnages souvent grotesques, dérisoires ou hypocrites.
Hugo Claus s'était également imposé en tant que peintre : en participant notamment au lancement et aux expositions de Cobra (1949), groupe d'avant-garde expressionniste. L'ouvrage Hugo Claus imagier (1988) présente son œuvre plastique. – (Avec AFP.)
Aussi sûrement que celui des yeux bleus ou de la bouche moqueuse, Hugo Claus a hérité du chromosome de la colère. Un petit brin génétique de rien du tout, bâtonnet minuscule qui fait de sa vie le bouillonnement de rage et de création dont ses contemporains ont appris le pouvoir – une sorte de volcan crachant ses textes à la figure des bien-pensants.
Cette disposition, l'écrivain flamand l'a nourrie à toute sorte de brasiers. Le courroux, par exemple, d'être né, en 1929, dans une Belgique déchirée, coincée entre deux grands voisins dévorés par la guerre. Ou celui d'avoir été relégué, petit enfant, dans les noirceurs d'un pensionnat religieux, d'avoir enduré la lourdeur d'une éducation catholique obtuse, d'une vie familiale oppressante.
Au lieu de garder pour lui cette insatisfaction congénitale, au lieu de l'étouffer sous le poids du comme-il-faut, cet auteur prolifique l'a exprimée en une multitude d'écrits où se bousculent le roman, la poésie, le théâtre, les nouvelles et les traductions. Une oeuvre profuse, acide, violente et délicate à la fois, qui s'est affirmée avec la parution du Chagrin des Belges (roman unanimement salué en 1983) avant d'être couronnée par le Prix des lettres néerlandaises, la plus haute distinction du monde littéraire néerlandophone. Une oeuvre, aussi, qui ne craint pas de grossir le trait pour tordre le bras au confort de pensée, à la douceur des conventions.
Prenez la religion, son ennemie de toujours. Contre sa famille, inscrite dans la moyenne bourgeoisie flamande et tout spécialement contre son grand-père, "un monstre de catholicisme", Hugo Claus a développé un anticléricalisme qu'il a longtemps couvé comme un trésor. "Maintenant, je suis tellement vieux, dit-il en souriant, que j'arrive à me dire que la cathédrale de Chartres est belle." Mais tout de même, on ne se refait pas. "Vous avez lu les poèmes que j'ai écrits quand le pape est venu en Belgique ? Ils étaient vulgaires, hein ?" Assis dans le bar d'un grand hôtel d'Anvers, Hugo Claus a le regard luisant d'un mélange étonnant de malice, de froideur et de désarroi. Pourtant, son aversion pour les choses d'église (qui lui valut, jadis, d'être condamné : quatre mois de prison avec sursis infligés par la cour d'appel de Gand pour une mise en scène très dénudée de la Sainte-Trinité, en 1969) cohabite avec une brûlante recherche d'absolu, qui se manifeste dans l'un des trois récits formant son recueil Le Dernier Lit.
Etrange et beau texte que ce monologue de "Tentation" (publié chez Seuil dans le recueil Le dernier lit et autres récits) – celui de soeur Mechtilde, livrée corps et âme à un dieu présenté comme un suppliciant jaloux, glacial et sans compromis. "Je suis réduite en bouillie par lui", murmure la vieille femme retranchée dans son couvent, couchée sur ses stigmates, présentée par l'auteur comme une sorte de possédée. Les phrases sont courtes, les paragraphes heurtés, la prose soufflée par une passion qui défie l'architecture bien ordonnée du roman classique. Rien de moins illogique, rien de plus construit cependant, que les récits de Hugo Claus. Simplement, l'écrivain veut s'éloigner de "ce qui est convenu". Il le dit autrement : "J'écris des romans poétiques" et aussi : "Je voudrais aller encore plus loin dans l'éparpillement, dans les textes dont on ne prévoit pas la fin. Faire apparaître un personnage qui dit trois phrases et s'en va pour ne plus reparaître..." La forme du monologue intérieur, la première personne, dont il fait grand usage (par exemple dans Une douce destruction, chez De Fallois/L'Age d'Homme, en 1988), lui permet d'aller loin dans une fragmentation qui reflète celle de ses personnages. Fasciné par la bêtise et par le mal sous toutes ses formes, l'écrivain retourne leurs armes contre ses adversaires.
Cela donne, parfois, des satires cruelles que leur auteur a voulues sans fioritures. "Le regard froid, dit-il, est le seul possible pour décrire la violence et la mort. Le seul qui ne risque pas de tomber dans la caricature." Ou encore des attaques frontales, comme ce discours d'une femme à la mère qui l'a négligée, devant le cadavre d'une compagne qu'elle vient de tuer sauvagement (dans Le Dernier Lit). "Quand on traite d'amour et de mort, il faut des mots à la hauteur de cette intensité. De toute façon, la violence que je décris est très faible par rapport à celle qui existe", estime Hugo Claus.
Lui sait de quoi il parle, et depuis longtemps. Très jeune – il avait 13 ans – son père l'emmenait sur les champs de bataille où ils recherchaient des blessés, pour le compte de la Croix-Rouge. "Mon père trouvait qu'il fallait faire ça pour la communauté et je lui en veux." Pour exprimer toute cette fureur, mais aussi la douceur et la beauté qui serpentent le long de certaines phrases, l'écrivain s'est façonné une langue à lui. Un mélange situé quelque part "entre le néerlandais et le gantois", dit-il, et qui emprunte aussi à différents patois flamands. "On me fait l'honneur, note-t-il, de parler d'une langue clausienne !" Une langue volontiers joueuse, comme le montre "Une somnambulation", qui s'amuse à tordre certains mots (encore des conventions, les mots !), à en accoupler d'autres de manière saugrenue, à mélanger les registres d'une manière que les surréalistes, ses amours de toujours, n'auraient pas reniée. Et même si le lecteur français perd sans doute certaines des nuances liées à l'usage de différents patois, le texte explose encore de saveurs et d'une sonorité très particulière.
La musique propre à Hugo Claus, en fin de compte, même si celui-ci récuse l'idée de style : "La plupart des écrivains et des peintres sont à la recherche désespérée d'un style. Mais c'est dégueulasse, un style, on en est l'esclave !" Peut-être. Seulement son goût pour les déchirures, les "brindilles et les petits éclats" de texte, son aversion pour toute immobilité, tout dogme, n'en portent pas moins la marque permanente de ce qu'il est, de cette intime chanson qu'il chante depuis le début. En peinture, explique-t-il, on est finalement plus libre, "moins dominé par la ratio". Mais la peinture, qu'il pratique depuis très longtemps, est un jeu qu'il refuse de rendre public, allant jusqu'à dire qu'il éprouve une gêne maladive à montrer ses tableaux.
Dans le domaine de l'écriture, il organise aussi une certaine rétention de son théâtre, au motif que les metteurs en scène ne respectent pas suffisamment les textes. "Voyez ces comédiens qui sautillent sur un texte de Ponge, en regardant d'un air ébahi quelque chose qui n'existe pas." Restent le roman et surtout la poésie, son plaisir suprême, le lieu où s'expriment sûrement le mieux la fureur et la douceur qui se partagent son âme.
Raphaëlle Rérolle